Pacte de stabilité : je doute, donc je m’abstiens

Le Gouvernement a décidé de demander son avis, purement consultatif, au Parlement sur son projet de trajectoire budgétaire, dit également « pacte de stabilité », document à destination de l’Union européenne qui augure du « pacte de responsabilité et de solidarité ».

La durée de ladite trajectoire est fixée pour la période 2014/2017, soit jusqu’à la fin du quinquennat.

La question initialement posée parait simple : faut-il diminuer la dépense publique quand on est surendetté ? Les chœurs les plus libéraux, les plus « réalistes », entonnent alors la réponse positive d’évidence d’une seule voix.

Autre question, faut-il restaurer les marges et la compétitivité des entreprises afin de relancer les investissements et l’emploi, en période de panne de l’investissement et de chômage croissant ? Les mêmes réaffirment la force de l’évidence.

En clair, le seul choix pertinent consisterait simultanément à réduire l’action publique et à restaurer les profits… qui seront les investissements de demain, et les emplois d’après demain… selon la vieille antienne.

Élue après l’échec de Sarkozy, notre majorité socialiste et de gauche aurait donc pour mission, sous l’autorité du Président Hollande et de Manuel Valls, de mettre en œuvre ce que la droite française n’a pas réussi, pour, in fine, redistribuer les richesses ainsi à nouveau produites.

Voilà la tonalité du moment, qui ne porte plus trace, ni dans les mesures annoncées ni dans l’absence de « récit », de l’esprit du discours du Bourget ou encore des 60 engagements, feuille de route de François Hollande à l’Élysée et des députés socialistes, majoritaires à l’Assemblée nationale.

L’enjeu de cet avis demandé au Parlement, présenté dans une dramatisation médiatico-politique somme toute assez ridicule, revient finalement à faire entériner une ligne politique nulle part débattue, hors les pratiques de la Vème République qui veut que l’exécutif propose et dispose.

Les parlementaires sont priés (et plus encore depuis le quinquennat) de se satisfaire de leur sort, qu’ils ne devraient qu’au succès de l’élection présidentielle.

Or, le débat sur les 50 milliards d’économies suscite de légitimes interrogations qui ne relèvent ni d’un gauchisme exalté ni même d’un obscur complot. Un député peut aussi être « normal » et rechercher l’efficacité et la justice.

L’efficacité, car combattre la dette est nécessaire, comme le sont les nécessités d’investissement des entreprises ; la justice, car l’effort doit être porté au bon moment et  équitablement partagé.

Rappelons d’emblée que le fétichisme européen de limitation à 3 % le déficit budgétaire des États ne repose sur aucune rationalité économique. Rappelons ensuite que ramener l’enjeu de la compétitivité des entreprises au seul coût du travail est la thèse privilégiée par le Medef, pour mieux masquer l’incurie d’un certain patronat, plus soucieux de dividendes que de développements industriels et pleinement responsable d’une décennie de désindustrialisation nationale.

Mais voilà que la bien-pensance a vaincu nos plus hautes autorités, qui ont fait leurs les deux postulats qui conduisent à la « trajectoire » proposée pour nos finances publiques.

Dans un contexte récessif, quasi-déflationniste, l’urgence est-elle, à ce moment, à la réduction de la dépense publique ? J’en doute.

Le CICE, les baisses de cotisations, accordées sans ciblage, sans contreparties, sans distinction entre les secteurs de  main d’œuvre, ceux soumis à la compétition internationale et la grande distribution ou encore les banques, les cliniques privées, sont-ils garants de plus d’efficacité pour l’investissement et l’emploi, qu’en son temps la coûteuse baisse de la TVA sur la restauration ? J’en doute.

Réduire, au premier frémissement de la croissance, de 11 milliards les ressources des collectivités locales qui génèrent 75 % de l’investissement public est-il opportun, entre autres pour porter la nécessaire transition écologique ? J’en doute.

Prétendre diminuer de 21 milliards les dépenses d’assurance maladie et de « gestion du système social » sans porter atteinte à nos règles de solidarité ni à la qualité des soins et des prestations sociales serait soudainement possible, nonobstant le vieillissement de la population et les progrès de la médecine à partager ? J’en doute.

Après la sanction des municipales, nos compatriotes découvrent en ce moment les surcroîts d’impôts à payer en septembre, par la fiscalisation de la majoration des retraites liée à l’éducation de trois enfants, ou par l’intégration de la part patronale de financement de l’assurance complémentaire au revenu imposable, alors que leurs revenus réels n’ont pas variés.

Dans ce contexte, le Gouvernement imagine-t-il parvenir à associer notre peuple à un mouvement de redressement national, « dans la justice », quand notre peuple ne lit aucune perspective d’évolution positive dans les efforts requis, et ne perçoit en guise de « justice » que des hypothèses de régressions sociales, malgré des « gestes »… consentis in extremis. J’en doute.

Le doute appelle l’abstention, un doute profond sur des choix politiques lourds, imposés empiriquement, dont je redoute plus ou tout autant l’inefficacité que le caractère injuste.

Un doute confirmé par la méthode : au lendemain d’un engagement de principe sur un « contrat de majorité », le Premier Ministre communique à la télévision, sans échange avec sa majorité, sur ses décisions unilatérales.

Un doute nourri par l’approche techno-libérale et exclusivement macro-économique des difficultés du pays, où les chômeurs sont courbes et les choix budgétaires déconnectés des conséquences concrètes.

Un doute acidifié par la propagation de l’idée que, pêle-mêle, élus, fonctionnaires et services publics généreraient des déficits désormais « au dessus de nos moyens ».

Dans le climat d’inutile grandiloquence qui gonfle quelques esprits prédisposés, l’abstention pourra être successivement (ou cumulativement) jugée comme « une désertion face au courage collectif », « une trahison démagogique face à l’unité nécessaire dans l’effort », « une vanité individuelle face à la raison collective » et autres tartufferies.

On se consolera en espérant que céder en sincérité au doute vaille parfois mieux que consentir à l’hypocrisie de commodes certitudes.

 

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